Louise Labé, Débat de Folie et d'Amour***, 1555 - Extrait

Modifié par Clemni

Cet ouvrage de la poétesse Louise Labé met en scène les dieux Apollon et Mercure débattant au sujet des vertus et mérites respectifs de l'Amour et de la Folie. L'extrait qui suit donne la parole à Mercure, défenseur de la Folie.

Je n’aurais jamais fait, si je voulais raconter combien d’honneur et de réputation tous les jours se donne à cette Dame1, de laquelle vous dites tant de mal. Mais pour le dire en un mot : Mettez-moi au monde un homme totalement sage d’un côté, et un fol de l’autre : et prenez garde lequel sera plus estimé. Monsieur le sage attendra que l'on le prie, et demeurera avec sa sagesse tout seul, sans qu'on l’appelle à gouverner les Villes, sans qu'on l’appelle en conseil : il voudra écouter, aller posément où il sera mandé : et on a affaire de gens qui soient prompts et diligents, qui saillent2 plutôt que demeurer en chemin. Il aura tout loisir d’aller planter des choux. Le fol ira tant et viendra, en donnera tant à tort et à travers, qu’il rencontrera, enfin quelque cerveau pareil au sien qui le poussera et le fera estimer grand homme. Le fol se mettra entre dix mille arquebusades3, et possible en échappera : il sera estimé, loué, prisé, suivi d’un chacun. Il dressera quelque entreprise écervelée, de laquelle s’il retourne, il sera mis jusques au ciel. Et trouverez vrai, en somme, que pour un homme sage, dont on parlera au monde, il y aura dix mille fols qui seront à la vogue du peuple. Ne vous suffit-il de ceci ? Assemblerais-je les maux qui seraient au monde sans Folie, et les commodités qui proviennent d’elle ? Que durerait même le monde, si elle n’empêchait que l’on ne prévit les fâcheries et hasards qui sont en mariage ? Elle empêche que l'on ne les voie et les cache afin que le monde se peuple toujours à la manière accoutumée. Combien dureraient peu aucuns mariages, si la sottise des hommes ou des femmes laissait voir les vices qui y sont ? Qui eut traversé les mers, sans avoir Folie pour guide ? Se commettre à la miséricorde des vents, des vagues, des bancs, et rochers, perdre la terre de vue, aller par voies inconnues, trafiquer avec gens barbares et inhumains, dont est il premièrement venu, que de Folie ? Et toutefois par là, sont communiquées les richesses d’un pays à autre, les sciences, les façons de faire, et a été connue la terre, les propriétés, et natures des herbes, pierres et animaux. Quelle folie fut-ce d’aller sous terre chercher le fer et l’or ? Combien de métiers faudrait-il chasser du monde, si Folie en était bannie ? La plupart des hommes mourraient de faim : de quoi vivraient tant d’Avocats, Procureurs, Greffiers, Sergents, Juges, Ménétriers4, Farceurs5, Parfumeurs, Brodeurs, et dix mille autres métiers ?

Louise Labé, Débat de Folie et d'Amour, discours V, 1555, orthographe modernisée.


1. Cette Dame : désigne ici la folie personnifiée. 2. Saillent : jaillissent, aillent vivement. 3. Arquebusades : fusillades. 4. Ménétriers : ménestrels, musiciens populaires. 5. Farceurs : auteurs de farces. 

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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